Langues régionales Quand Blanquer s’égare


Le ministre de l’Education a très sérieusement affirmé que les élèves des écoles « immersives » – dans lesquelles tous les cours ont lieu en langue régionale – risquaient « d’ignorer la langue française . » Aberrant. 

Il est étonnant de voir à quel point des hommes intelligents et cultivés peuvent prononcer des énormités quand ils abordent le sujet des langues minoritaires. Prenez Jean-Michel Blanquer. On peut penser ce que l’on veut du ministre de l’Education nationale, mais nul ne peut nier que cet homme titulaire des plus beaux diplômes (Sciences po, agrégation de droit public, maîtrise de philosophie, DEA en sciences politiques…) dispose d’un esprit à peu près structuré. Eh bien, voyez ce qu’il a déclaré au Sénat le 21 mai à propos des écoles dites « immersives » comme celles du réseau Diwan – dans lesquels tous les enseignements ont lieu en breton : « D’un point de vue pédagogique, il y aurait beaucoup à discuter autour de ça. On pourrait arriver à dire que cognitivement, ce n’est pas si bon que ça, précisément si l’enfant est mis dans la situation d’ignorer la langue française. » 

« Si l’enfant est mis dans la situation d’ignorer la langue française »… Vous avez bien lu. Voici un ministre de premier plan qui affirme péremptoirement qu’il existe en France des enfants qui pourraient ne s’exprimer qu’en breton. Des jeunes qui vivraient dans des villes et des villages où nul ne parlerait français ; qui n’utiliseraient jamais internet ou alors uniquement pour surfer sur des sites en brezhoneg; qui écouteraient uniquement de vieilles complaintes de marins de Douarnenez ou de Landerneau ; dont la famille comme les amis recourraient exclusivement à la langue historique de leur région. Bref, de pauvres hères « mis dans la situation d’ignorer la langue française ». On en rirait si le même homme n’était aux manettes de l’Education nationale et ne s’employait avec constance à mettre des bâtons dans les roues des langues minoritaires, en particulier avec sa réforme du lycée. 

Aussi n’est-il peut-être pas inutile de rappeler à notre bon ministre quelques vérités triviales : 

1) Dans la France de ce début du XXIe siècle, tous les enfants baignent dans un bain francophone, en tout cas en métropole. Mais si Jean-Michel Blanquer connaît ne serait-ce qu’un hameau isolé où un enfant userait exclusivement du breton, qu’il me l’indique. Je serais ravi d’y effectuer un reportage original qui me rapportera sans nul doute le prix Albert Londres.  

2) Deux ou trois heures dispensées ici ou là ne suffisent pas pour maîtriser un idiome. La seule méthode efficace est en effet celle de l’immersion, qui consiste à ce que tous les cours, mais aussi les activités annexes (cantine, récréation, etc) aient lieu en langue régionale. 

3) Ces écoles immersives ne seraient pas indispensables si l’Etat n’avait pas tout fait depuis des décennies pour mettre fin à la transmission familiale des langues minoritaires et s’il ne leur réservait une place aussi étique dans l’enseignement public.  

4) Un enfant surpris à parler français dans une école Diwan n’est jamais puni. On aurait aimé pouvoir en dire autant des enfants utilisant le breton dans les écoles de la République.  

5) Toutes les études le montrent : cette pédagogie ne menace aucunement la réussite scolaire des élèves, bien au contraire. Selon les écoles Diwan, les résultats de leurs élèves mesurés lors des évaluations nationales (CE2 et 6e) sont globalement supérieurs aux moyennes nationales. Il en va de même pour leurs résultats au bac. 

6) Devant les réactions indignées suscitées par ses déclarations maladroites, le ministre a publié un communiqué de rattrapage estimant qu’une évaluation « en cours » devrait démontrer que l’apprentissage « d’une autre langue ne nuit nullement à l’acquisition du français, bien au contraire. » Suis-je de mauvaise foi si j’écris qu’il aurait été mieux inspiré d’attendre les conclusions de ladite étude avant de se prononcer sur un sujet que, visiblement, il connaît mal ?  

7) L’on sait désormais beaucoup de choses sur le bilinguisme, et notamment ceci. Passer d’une langue à l’autre dès son plus jeune âge est un fabuleux atout, non seulement pour en acquérir une troisième, voire une quatrième, mais aussi pour tous les exercices à caractère littéraire : grammaire, conjugaison, etc. Mieux : parce qu’il active différemment certaines aires cérébrales, le bilinguisme améliore la flexibilité mentale, la pensée abstraite, la mémoire de travail, la concentration… donc la réussite dans toutes les matières, y compris les maths ou la biologie.  

C’est d’ailleurs l’une des leçons des neurosciences, dont Jean-Michel Blanquer est théoriquement féru.  

lexpress.fr Par Michel Feltin-Palas, 

 

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